Dysphasie

La dysphasie : trouble spécifique du langage et de la communication

 

Auteur : Dave Ellemberg, Ph.D.

La dysphasie est un trouble primaire du langage qui entraîne des limitations importantes et persistantes sur le plan de l’expression orale (prononciation, élocution, utilisation des mots, construction des phrases, etc.), ou en ce qui concerne la compréhension du langage oral. Le terme « primaire » réfère ici au fait que la problématique langagière ne doit pas pouvoir être expliquée par un autre trouble, ou déficit, que le trouble du langage (voir ci-dessous pour certains exemples). Le côté persistant doit quant à lui être démontré afin d’écarter la possibilité que la difficulté soit due à un simple retard de langage. La dysphasie est donc, par définition, un trouble neurodéveloppemental, puisqu’elle concerne le développement du cerveau.

Les capacités langagières comptent parmi les fonctions les plus complexes de notre cerveau. Globalement, le langage est ce qui permet de traduire la pensée en mots, de sorte que nous puissions communiquer entre nous. On peut produire ou recevoir le langage, et il peut s’exprimer selon différents codes, notamment de manière orale/verbale, écrite ou gestuelle. Nous nous intéresserons ici au langage oral, aux diverses problématiques qui peuvent lui être associées et aux moyens de bien les évaluer.

Le langage oral (production et compréhension) fait intervenir de nombreuses régions du cerveau qui collaborent de façon dynamique et en parallèle (c’est-à-dire, que plusieurs régions sont actives simultanément et se transmettent de l’information). Pour chacune de ces régions ou étapes de traitement, la production et la compréhension du langage sont susceptibles de se développer de manière incomplète ou erronée chez le jeune enfant. Il n’est donc pas surprenant que les troubles du langage soient fréquents et qu’ils puissent prendre de nombreuses formes. Certaines études estiment que la prévalence peut aller jusqu’à 7%.

 Plusieurs formes de dysphasie peuvent être rencontrées dans la mesure où les difficultés touchent davantage la sphère expressive ou réceptive, ou l’une des différentes composantes du langage (phonologie, morphologie, lexique, syntaxe, sémantique, pragmatique).

 

Dysphasie

 

Le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorder” (DSM), l’outil de référence le plus utilisé en contexte nord-américain afin de diagnostiquer les troubles neurodéveloppementaux, utilise la nomenclature de « Troubles de la communication » pour classifier les problématiques persistantes du langage. Dans sa plus récente version, le DSM-5, utilise cinq catégories distinctes à savoir :

  • le Trouble du langage (Language disorder);
  • le Trouble de la parole et de la phonologie (Speech sound disorder);
  • le Trouble du bégaiement débutant dans l’enfance (Childhood-onset fluency disorder ou Stuttering);
  • le Trouble de la communication social-pragmatique (Social (pragmatic) communication disorder);
  • le Trouble de la communication non-spécifié (Unspecified communication disorder).

À titre de points communs, ces différents troubles se déclarent durant la jeune enfance et s’avèrent persistants. De plus, ils sont accompagnés de limitations significatives de la communication, de la participation sociale et des apprentissages. Ils ne peuvent être mieux expliqués en se référant à d’autres troubles, déficits ou problématiques médicales.

 

Le développement normal du langage

Le langage se développe de manière ontogénétique, c’est-à-dire en suivant une série d’étapes qui respectent de manière plutôt stricte la maturation du cerveau.

Une première étape, la phase dite préverbale, et correspondant plus ou moins aux neuf à douze premiers mois de la vie, est rendue possible par l’existence chez le très jeune enfant de bonnes capacités à discriminer les sons langagiers. Cette capacité se raffinera du simple fait que l’enfant est exposé au langage oral dans son milieu de vie (ses parents lui parlent, il « entend » les conversations d’autrui, etc.). C’est via cette phase d’exposition initiale au langage que l’enfant améliorera ses capacités de discrimination pour sa langue maternelle, souvent au détriment de ses capacités de discrimination pour les autres langues que la sienne. La communication gestuelle (pointer, tendre un objet vers quelqu’un, etc.), le babillage et le début de la compréhension orale (répondre à l’appel de son nom, associer dans un contexte spécifique un mot et un objet, etc.) se mettent également en place durant cette phase.

Normalement, quelque peu avant d’atteindre l’âge d’un an, l’enfant prononce ses premiers mots. S’amorce alors la phase verbale ou linguistique, le début de celle-ci sera dévolu à la création d’un lexique personnel de plus en plus consistant (l’enfant augmente son vocabulaire à un rythme pouvant atteindre 30 mots par mois en fin de deuxième année), et aux premières utilisations à l’oral d’associations signifiantes de mots.

Après deux ans, alors que s’amorce le stade syntaxique, ces combinaisons de mots se complexifient et l’enfant commence à comprendre des consignes multiples (p. ex. : « Va chercher le sac dans le salon. »). Entre 30 et 36 mois, l’enfant commence l’utilisation de pronoms (p. ex. : « Je ») et d’articles (« le », « des », etc.). Puis finalement, entre 3 et 5 ans, les formes plus complexes du langage expressif commencent à être utilisées avec efficacité (formulations négatives et interrogatives, syntaxe complète, puis propositions imbriquées). Entre 4 et 5 ans, l’enfant est capable de raconter et d’échanger verbalement de manière efficace. Au moment de l’entrée en maternelle, qui se réalise habituellement à l’âge de 5 ans, l’enfant possède l’essentiel des capacités langagières orales humaines, qu’il ne lui restera plus qu’à peaufiner par la suite.

 

Retard de langage ou troubles du langage ?

Même au sein d’un groupe d’enfants dont le langage se met en place « normalement », une variation naturelle et assez importante existe quant au rythme selon lequel ces différentes étapes développementales sont traversées ; certains démontrant une précocité relative, d’autres des retards d’acquisition plus ou moins prononcés. Le retard de langage est nécessairement transitoire : l’enfant présente un niveau de langage (vocabulaire, élocution, prononciation, etc.) que l’on observe habituellement chez un enfant plus jeune de quelques mois, voire d’une année. Toutefois, vers l’âge de 6 ans habituellement, ce retard a été comblé. De plus, malgré un décalage dans le temps, la séquence développementale normale a été essentiellement respectée.

Le trouble du langage, quant à lui, représente une cassure quant à la séquence du développement normal. Bien qu’au départ, il puisse facilement être confondu avec un simple retard, des difficultés plus importantes, et constituant des atypies franches en regard du développement normal, émergent nécessairement. Par ailleurs, il est impératif de noter que les premiers jalons développementaux (premiers mots, premières associations de mots, etc.) sont retardés dans presque toutes les formes de trouble du langage.

Les profils langagiers d’enfants présentants un trouble du langage sont particulièrement variables d’un individu à l’autre. Tous les aspects de la communication peuvent en effet être touchés de façon plus ou moins sévère (expression, compréhension, phonologie, morphologie, syntaxe, sémantique, pragmatique, élocution, etc.), ce qui mène nécessairement à des profils hétérogènes. Ces profils sont également évolutifs, certaines améliorations notables pouvant être observées quant à un aspect du langage, d’autres pouvant montrer une stagnation, voire une dégradation avec le temps.

 

L’évaluation des troubles du langage

L’évaluation des troubles du langage est nécessairement multidisciplinaire. En effet, plusieurs facteurs confondants doivent être écartés avant de se prononcer de manière définitive. Étant donné le caractère évolutif du profil langagier des enfants présentant un trouble du langage et le besoin de distinction entre « retard » et « trouble » langagier, certaines sphères de l’évaluation devront être reprises à travers les années.

D’abord, une évaluation en audiologie est incontournable afin d’écarter la présence d’une surdité totale ou partielle.

Une évaluation en orthophonie permet de «diagnostiquer» la dysphasie et de préciser le profil langagier de l’enfant dans le but de proposer un programme d’intervention en orthophonie.

L’évaluation en neuropsychologie permet aussi de «diagnostiquer» ce trouble neurodéveloppemental qu’est la dysphasie et de préciser le profil cognitif complet de l’enfant. C’est cette démarche permettra d’écarter d’autres troubles ou déficits pouvant, directement ou indirectement, affecter les habiletés langagières orales et pouvant être confondus avec un trouble langagier.

L’évaluation neuropsychologique permet de poser un diagnostic différentiel non seulement en évaluant les capacités langagières de l’enfant, mais en déterminant 1) son fonctionnement intellectuel, 2) son rendement sur le plan des autres fonctions cognitives (attention, mémoire, raisonnement, habiletés grapho-motrices, habiletés visuo-perceptives, fonctions exécutives, etc.) et 3) son profil psychoaffectif. Enfin, il est important de bien documenter l’histoire de l’enfant sur le plan développemental, médical et scolaire, ce qui contribue également à la démarche diagnostique différentielle.

Seule l’évaluation complète en neuropsychologie permettra de vérifier que le trouble du langage ne s’explique pas par la présence d’une des conditions suivantes :

  • Une déficience intellectuelle légère (DIL). Même si les habiletés de communication langagière peuvent être grandement perturbées chez les personnes atteintes de déficience intellectuelle, l’ensemble des fonctions intellectuelles, incluant le raisonnement et l’abstraction, est préservé chez les personnes dysphasiques. La communication non verbale est également intacte.
  • Un trouble du spectre de l’autisme. Les enfants souffrant d’autisme peuvent avoir des difficultés langagières qui ressemblent à celles des enfants ayant un trouble du langage. En revanche, contrairement à l’autisme, la dysphasie n’est pas associée à une rigidité intellectuelle, des intérêts limités, des comportements stéréotypés, de la difficulté à s’adapter aux changements, ni à des troubles relationnels et de socialisation.
  • Un trouble psychoaffectif. Ce n’est pas un trouble affectif ou psychologique qui est à l’origine de la dysphasie. Cependant, il faut comprendre que l’enfant qui n’arrive pas à se faire comprendre ou à exprimer ses besoins, ses sentiments et ses inquiétudes peut vivre de la frustration. Ainsi, cela peut se traduire par des comportements inadaptés et des manifestations d’anxiété ou de dépression.
  • Un mutisme sélectif. Des enjeux psychoaffectifs tels que l’anxiété sociale peuvent faire en sorte qu’un enfant pleinement capable de parler et de comprendre s’isole dans le silence lors de situations particulières. Cependant, il arrive aussi qu’un élève aux prises avec la dysphasie s’abstienne de communiquer avec ses pairs de peur d’être ridiculisé à cause de son trouble de la parole.
  • Un déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité. L’enfant qui n’arrive pas à mobiliser son attention en classe et lors des situations d’apprentissage peut vivre des difficultés scolaires qui touchent l’ensemble des matières. Ainsi, le manque d’attention peut être perçu comme une difficulté à décoder et comprendre le message verbal.
  • Un syndrome de Gilles-de-la-Tourette. Ce trouble neuropsychiatrique qui est héréditaire peut perturber la communication et affecter les capacités d’apprentissage scolaire. 
  • Un autre trouble d’origine neurologique. Il y a aussi d’autres troubles d’origine neurologique qui sont soit héréditaires (syndrome de Klinefelter) soit acquis (ex., traumatisme crânien cérébral ; accident vasculaire cérébral) pouvant directement ou indirectement affecter les habiletés langagières orales et pouvant être confondus avec la dysphasie.

Par ailleurs, une évaluation complète de l’ensemble des fonctions neuropsychologiques (incluant le profil psychoaffectif et le rendement scolaire) s’avère certainement pertinente, en ce qu’elle permet également d’identifier les faiblesses ou les déficits pouvant coexister avec le trouble du langage. Par exemple, il est fréquent d’observer chez les enfants présentant une dysphasie des difficultés de mémoire verbale, d’attention, de motricité, ainsi que de planification et d’organisation. De même, des déficits en lecture et en écriture (qui rencontrent souvent les critères propres à la dyslexie et à la dysorthographie) sont fréquemment présents. Enfin, en plus de donner des pistes d’interventions pertinentes, l’évaluation neuropsychologique permet de mettre en évidence les forces et les acquis de l’enfant, et de choisir des activités de loisir ayant pour but de favoriser l’estime de soi et la confiance en soi.

 

Dimensions psychoaffectives

L’enfant qui présente un trouble du langage peut certainement être considéré à risque d’éprouver des difficultés de nature psychoaffective. Tel que mentionné ci-dessus, on conçoit bien que la difficulté à se faire comprendre, pour l’enfant qui présente une problématique expressive, peut être source de grandes frustrations. Comme l’enfant ne parvient pas à exprimer efficacement ses désirs et ses émotions (notamment la colère et la tristesse), il n’obtiendra souvent pas la réponse adéquate de son environnement. Il peut aussi se faire juger, voire rejeter, par ses pairs du fait qu’il éprouve des difficultés sur le plan scolaire et parce que son discours paraît immature. En fonction de son tempérament ou de sa personnalité, l’enfant peut adopter plusieurs postures face à ses difficultés attitudes: manifester de l’anxiété, notamment en regard des situations d’interactions sociales ou du contexte scolaire, avec souvent une tendance conséquente à l’isolement ; manifester de l’opposition et de l’agressivité ; perdre confiance en lui ou voir diminuer son estime de soi. Des études récentes montrent d’ailleurs que la présence d’un trouble du langage chez un enfant peut être considérée comme un facteur de vulnérabilité quant à la possibilité de présenter un trouble de la personnalité à l’âge adulte. Ainsi, une attention toute particulière doit être portée au développement psychoaffectif et à l’évolution des habiletés de socialisation de l’enfant présentant une dysphasie, et un soutien approprié (en psychologie clinique ou en psychoéducation) devrait lui être rapidement offert au besoin. Enfin, il est surtout important de ne jamais juger l’enfant qui manifeste des comportements opposants ou agressifs, car ces comportements sont souvent des symptômes d’une plus grande souffrance.

 

Ressources

Associations

Livres

 

Auteur

D EllembergDave Ellemberg, Ph.D., est neuropsychologue clinicien et professeur agrégé à l’Université de Montréal. Il est également le cofondateur et directeur da la Clinique d’évaluation neuropsychologique et des troubles d’apprentissage de Montréal (CENTAM). Chercheur au CHU Sainte-Justine et directeur du laboratoire de neuropsychologie du sport et du développement, le docteur Ellemberg est l’auteur d’une cinquantaine de publications scientifiques et il a donné plus d’une centaine de conférences en Amérique, en Europe et en Asie, présentant les résultats de ses travaux de recherche. Dave Ellemberg est grandement impliqué dans la défense de la cause des troubles d’apprentissage au sein de différentes instances, incluant le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport. Il était aussi membre du conseil d’administration de l’Association québécoise des troubles d’apprentissage (AQETA) de 2004 à 2010 (dont il a été le vice-président de 2007 à 2009). Il siège toujours sur divers comités de concertation et il a donné près de deux cents conférences dans différentes régions du Québec sur les troubles d’apprentissage et les commotions cérébrales à des groupes de parents, ainsi que des professionnels de la santé et de l’éducation. Enfin, il est souvent sollicité par les médias afin de sensibiliser le grand public sur les troubles d’apprentissage et les commotions cérébrales liées aux sports.