Apnée obstructive du sommeil

Les risques de déclin cognitif chez la personne âgée

 

Auteures : Marie-Ève Martineau, B.Sc. et Nadia Gosselin, Ph.D.

(Cliquez ici pour obtenir ce texte en format PDF)


Le sommeil et shttps://aqnp.ca/wp-content/uploads/Apne%CC%81e-obstructive-du-sommeil.pdfon rôle dans le maintien d’une santé optimale

Dans nos vies très occupées, le sommeil est bien souvent négligé. Pourtant, il joue un rôle particulièrement important dans le maintien d’une santé optimale. En effet, un sommeil insuffisant ou de mauvaise qualité peut contribuer à divers problèmes de santé, notamment un plus faible système immunitaire, un plus grand risque de troubles cardiovasculaires, des troubles cognitifs, une moins bonne santé psychologique et un plus grand risque d’obésité. Il n’est donc pas étonnant que la mauvaise qualité de sommeil ou un sommeil insuffisant aient un impact sur la productivité au travail et soient un enjeu de sécurité publique (p. ex. accidents de travail, endormissement au volant).

De nouvelles découvertes suggèrent que le mauvais sommeil pourrait aussi contribuer au déclin cognitif et à la démence chez les personnes âgées. Un des principaux suspects est le syndrome d’apnées obstructives du sommeil qui serait présent chez plus de 20% des personnes âgées. Heureusement, il existe des traitements efficaces pour traiter l’apnée obstructive du sommeil. Le problème : 80% des adultes présentant le syndrome d’apnées obstructives du sommeil sont non diagnostiqués et demeurent donc non traités.


Qu’est-ce que l’apnée obstructive du sommeil ?

L’apnée obstructive du sommeil est un des troubles du sommeil les plus fréquents. Pendant le sommeil, les voies respiratoires sont affaissées et deviennent obstruées, ce qui empêche le passage de l’air. Il en résulte ainsi des arrêts de la respiration qui se résorbent grâce à de courts éveils, bien souvent sans que le patient ne s’en rende compte. Ces arrêts de la respiration surviennent plus d’une centaine de fois chez les patients apnéiques et causent ainsi une hypoxémie intermittente, c’est-à-dire une baisse répétée du taux d’oxygène dans le sang, ainsi qu’une fragmentation importante du sommeil causée par l’intrusion de courts éveils dans la nuit de sommeil. Mais ce n’est pas tout, l’apnée du sommeil modifie l’architecture du sommeil : elle diminue les phases de sommeil profond et de sommeil paradoxal.  Le sommeil profond est une phase très récupératrice du sommeil qui survient principalement en début de nuit. Le sommeil paradoxal, quant à lui, survient principalement en fin de nuit et il s’agit d’une phase où les rêves sont très fréquents. Ces deux types de sommeil sont essentiels pour observer les bénéfices d’une bonne nuit de sommeil sur la récupération physique, la fatigue, la gestion des émotions et la mémoire. Enfin, l’apnée du sommeil a également des conséquences notables sur la santé en général. En effet, elle peut augmenter les risques d’événements cardiovasculaires, tels que les accidents vasculaires cérébraux (AVC), ainsi que les risques de diabète et d’hypertension artérielle.

Quelles sont les conséquences de l’apnée obstructive du sommeil sur la structure et le fonctionnement du cerveau ?

L’hypoxémie intermittente, la fragmentation du sommeil et les diminutions de sommeil profond et de sommeil paradoxal ont des impacts multiples sur la structure et le fonctionnement du cerveau et donc, sur notre fonctionnement dans la journée. La plainte première des adultes souffrant d’apnées obstructives du sommeil est la somnolence diurne. Elle correspond à une forte envie de dormir lors de moments inopportuns dans la journée. Cela a ainsi un impact négatif important sur le déroulement des activités quotidiennes de l’individu, par exemple en diminuant la productivité au travail et en augmentant les risques d’accidents de la route.

Les fonctions cognitives peuvent également être affectées lorsqu’une personne présente des apnées obstructives du sommeil. L’attention et la vigilance sont en effet particulièrement sensibles à la mauvaise qualité de sommeil. Les déficits attentionnels sont les plus grandes plaintes chez cette population, il peut donc arriver que l’on confonde trouble déficitaire de l’attention (TDA), avec l’apnée du sommeil et ce, particulièrement chez les enfants, puisque les difficultés rencontrées pendant la journée sont assez similaires dans ces deux troubles.   Les personnes apnéiques peuvent avoir de la difficulté à maintenir leur concentration, à faire deux choses en même temps et à maintenir un niveau de vigilance lors de situations plus monotones telles que la conduite automobile. Les problèmes de mémoire et des fonctions exécutives, soit la capacité à planifier des projets, d’organiser son travail, de s’adapter à une nouvelle situation, sont également exacerbés par les troubles attentionnels présents chez ces personnes. Ainsi, lorsqu’une personne enregistre une nouvelle information en mémoire, la mauvaise qualité de sommeil peut nuire à son maintien à long terme et à la capacité à se rappeler de l’information. Pour ce qui est des fonctions exécutives, il s’agit de fonctions de haut niveau liées au lobe frontal du cerveau, une région particulièrement sensible à l’hypoxémie et à la privation de sommeil. Les fonctions exécutives permettent notamment de planifier et d’organiser des tâches complexes et chez les personnes apnéiques, on remarque parfois des difficultés dans celles-ci.

Mais quels sont les mécanismes expliquant les conséquences de l’apnée obstructive du sommeil sur notre fonctionnement dans la journée ? En fait, l’hypoxémie et les changements dans la qualité du sommeil diminuent non seulement la capacité du cerveau à créer de nouvelles connexions et à générer de nouveaux neurones, mais ils peuvent également créer une neuroinflammation importante, détruire les synapses et causer la mort des neurones. Plus récemment, les études scientifiques ont aussi montré que ce type de mauvais sommeil pouvait même empêcher le nettoyage des déchets toxiques du cerveau accumulés au cours de la journée, notamment la protéine bêta-amyloïde qui est impliquée dans la maladie d’Alzheimer.  Dans les études épidémiologiques réalisées auprès de grandes cohortes de participants, il a été observé que les adultes présentant un syndrome d’apnées obstructives du sommeil non traité avaient 26% plus de chance de présenter un déclin cognitif ou une démence 3 à 15 ans plus tard. D’autres études ont montré que l’apnée obstructive du sommeil non traitée faisait apparaître la maladie d’Alzheimer près de 10 ans plus tôt. De plus, 50% des personnes âgées atteintes de la maladie d’Alzheimer présenteraient également un syndrome d’apnées obstructives du sommeil. Les données liant la démence et l’apnée obstructive du sommeil demeurent encore très préliminaires et d’autres études seront nécessaires pour bien comprendre comment l’apnée obstructive du sommeil peut avoir un effet sur la neurodégénération.

Qui est à risque de présenter de l’apnée obstructive du sommeil?

Bien que n’importe qui puisse souffrir du syndrome d’apnées obstructives du sommeil, certaines caractéristiques constituent des facteurs de risque.  Les principaux facteurs de risque sont le surplus de poids et l’obésité. En effet, selon l’Agence de Santé publique canadienne, 89% des adultes souffrant d’apnée du sommeil font de l’embonpoint ou sont obèses. Les personnes qui ont tendance à prendre du poids dans les régions supérieures de leur corps, au niveau du cou et du thorax par exemple, sont plus à risque que celles accumulant du gras au niveau des hanches. C’est donc sans surprise que près de huit fois plus d’hommes que de femmes sont affectés. L’avancement en âge est aussi un facteur de risque important. La morphologie de crâne, du visage et des tissus mous, comme le fait d’avoir un menton reculé ou de grosses amygdales, joue également un rôle important dans le développement de ce trouble chez les individus de tous âges. Enfin, l’usage de la cigarette et la consommation d’alcool viennent empirer ce trouble respiratoire.

Quand s’inquiéter?

Certains signes peuvent être révélateurs de la présence d’un syndrome d’apnées obstructives du sommeil: présence de ronflements, maux de tête récurrents le matin, bouche particulièrement sèche au lever, arrêts respiratoires au cours du sommeil, nombreux éveils nocturnes, ainsi qu’une somnolence diurne importante. Lorsque l’on constate la présence de quelques-uns de ces signes chez soi-même ou chez un proche, il est recommandé de consulter un médecin. 

Comment fait-on le diagnostic?

Le diagnostic se fait d’abord avec l’historique clinique. Le médecin spécialiste en sommeil sera attentif à certaines manifestations diurnes, dont la somnolence, la fatigue et les difficultés dans le maintien de la concentration, ainsi qu’à des manifestations nocturnes, par exemple les ronflements, les étouffements et les réveils récurrents. S’il soupçonne la présence d’apnées obstructives du sommeil, il demandera à ce que le patient soit évalué pour une nuit de polysomnographie expliquer brièvement en quoi consiste l’e. Cet examen peut avoir lieu dans une clinique, mais les patients peuvent se faire installer les différents capteurs (c’est-à-dire: ceinture thoracique, mesure de l’oxygène dans le sang sur un doigt, capteur nasal de la respiration) dans une clinique et revenir dormir à la maison. La présence d’évènements respiratoires anormaux se fera grâce à l’index d’apnée/hypopnée (IAH), qui correspond au nombre d’apnées/hypopnées par heure de sommeil. Les hypopnées sont des obstructions incomplètes des voies respiratoires. Chez les jeunes adultes, un IAH de plus de 5 est considéré comme anormal, alors que chez les personnes plus âgées, le critère s’élève à 15. Le médecin suggérera un traitement selon la sévérité du syndrome et selon les conséquences diurnes qui y sont associées.

Traiter l’apnée du sommeil, c’est possible !

Le traitement par pression positive continue (CPAP) est un masque qui est apposé sur le visage pendant la nuit. Celui-ci permet de maintenir les voies aériennes supérieures ouvertes au cours du sommeil, ce qui diminue le nombre d’apnées et d’hypopnées par heure de sommeil. Cela a pour effet de diminuer les épisodes d’hypoxémie et d’avoir un sommeil moins fragmenté. Ce traitement est connu pour être très efficace, quoiqu’il puisse parfois causer un certain inconfort chez le patient. En effet, le bruit causé par la machine peut être dérangeant pour le patient ou son partenaire de lit, même si souvent ce bruit est bien moins intense que le bruit occasionné par les ronflements du patient! Même lorsqu’un traitement est recommandé, environ un tiers des patients vont le refuser. Lorsque ces derniers adhèrent au traitement, plus d’un tiers d’entre eux ne vont pas l’utiliser à long terme.

Bien que le traitement par CPAP  soit le plus populaire, d’autres traitements peuvent également être offerts aux patients. L’un d’entre eux est le port d’un appareil d’avancement mandibulaire, qui permet d’agrandir l’espace du pharynx et donc de maintenir les voies aériennes supérieures ouvertes, en particulier chez les individus avec une apnée non sévère qui ne présentent pas d’embonpoint. D’ailleurs, la perte de poids est également un traitement clé, car elle entraîne une diminution de la circonférence du cou et diminue donc les risques de souffrir d’apnées obstructives.

Est-ce que le traitement de l’apnée obstructive du sommeil chez les personnes âgées peut ralentir ou arrêter un processus de démence qui s’installe ? Il s’agit d’une question jugée prioritaire par les chercheurs du domaine. Présentement, les données préliminaires montrent qu’il est possible de ralentir certains processus neurodégénératifs qui sont accentués par l’apnée obstructive du sommeil, même lorsque les individus présentent déjà une démence. En effet, chez les personnes âgées traitées, on observe une meilleure préservation des fonctions cognitives. Il ne faut pas oublier que le traitement de l’apnée obstructive du sommeil diminue également le risque de souffrir de troubles cardiovasculaires qui sont un facteur de risque de démence.

Où consulter?  

Si vous pensez souffrir d’apnées obstructives du sommeil, vous devez d’abord consulter votre médecin de famille ou un médecin d’une clinique sans rendez-vous qui vous référera à une clinique du sommeil ou une clinique d’apnée du sommeil. Différentes cliniques existent dans le milieu public, notamment dans les hôpitaux, mais il existe également de nombreuses cliniques privées.

Voici une liste des cliniques publiques, ainsi que des informations concernant les cliniques privées

Le rôle du neuropsychologue auprès des personnes présentant une apnée du sommeil

Le rôle du neuropsychologue est d’évaluer le fonctionnement cognitif et de déterminer les causes possibles lorsque des atteintes cognitives sont présentes. Le neuropsychologue peut également faire des recommandations pour améliorer le fonctionnement cognitif et compenser les faiblesses observées. Le neuropsychologue est en mesure de dépister les personnes à risque de souffrir d’un trouble du sommeil, de même que celles présentant un déclin cognitif, et de les référer à leur médecin afin qu’elles puissent être suivies adéquatement. Le neuropsychologue s’intéresse donc à l’hygiène du sommeil de ses clients. Il pourra par exemple demander « Ronflez-vous ? À quelle fréquence ? Êtes-vous fatigué après avoir dormi ? » et il sera attentif à certains facteurs de risque (p.ex. homme, âge avancé, embonpoint…). Si le client est référé pour une évaluation neuropsychologique afin de préciser la nature des troubles cognitifs ou s’il y a la présence d’un déclin cognitif anormal dû à une maladie neurodégénérative, le neuropsychologue pourrait recommander que les troubles du sommeil soient traités avant d’effectuer l’évaluation.

Lorsqu’une personne a déjà un diagnostic d’apnées obstructives du sommeil, elle peut consulter un neuropsychologue afin de déterminer les conséquences de ces apnées sur son fonctionnement cognitif. Cette évaluation pourrait par exemple permettre d’orienter la décision de traiter ou non les apnées du sommeil lorsque le patient se retrouve dans une zone grise (p. ex. apnées légères). Le neuropsychologue pourra faire un suivi de l’état cognitif du patient suite à son traitement.

Un neuropsychologue ne peut cependant pas diagnostiquer un syndrome d’apnées obstructives du sommeil, mais il peut conseiller les patients en ce qui a trait à leur hygiène de sommeil.

Auteures

Marie-Ève Martineau-Dussault est présentement étudiante au Ph.D. Recherche et Intervention à l’Université de Montréal sous la supervision de Dre. Nadia Gosselin. Ses travaux de recherche seront réalisés au Centre d’Études Avancées en Médecine du Sommeil à l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal et porteront majoritairement sur l’analyse de données en neuroimagerie chez des personnes âgées atteintes d’apnée obstructive du sommeil.

 

Nadia Gosselin est neuropsychologue et professeure agrégée au Département de psychologie de l’Université de Montréal. Elle est aussi la Directrice scientifique du Centre d’études avancées en médecine du sommeil de l’Hôpital du Sacré-Coeur de Montréal. Dre Gosselin a écrit plus de 70 articles scientifiques portant sur le sommeil et la santé du cerveau. Elle est notamment reconnue pour ses travaux de recherche portant sur les conséquences des apnées obstructives du sommeil sur le cerveau des personnes âgées.