La douance, qu’est-ce que c’est?

La douance est un terme utilisé pour qualifier le fonctionnement d’individus qui présentent des capacités exceptionnelles dans certains domaines donnés. Il ne s’agit pas d’un trouble ni d’un diagnostic, mais bien de caractéristiques personnelles qui se démarquent chez certains individus.

La douance réfère au niveau d’habiletés propres à certaines sphères de fonctionnement. Par exemple, une personne peut présenter une douance dans le domaine musical, sportif, créatif, intellectuel, académique, etc. Il existe donc de nombreux profils de douance. De plus, l’expression de la douance est un état qui peut varier dans le temps, notamment en fonction de l’âge de l’individu, de l’environnement et des opportunités de développement qui lui sont offertes.

 

Modèles théoriques

Il existe plusieurs modèles théoriques de la douance (p.ex. : Renzulli, Sternberg, Gagné), mais aucun d’eux ne fait consensus. L’absence de définition claire ou unique de la douance mène donc à des variations et parfois des confusions dans la terminologie employée ou dans la façon d’opérationnaliser ce concept dans les pratiques cliniques et pédagogiques.

Les définitions classiques de la douance ont d’abord mis l’accent sur le fonctionnement intellectuel des individus, tel que mesuré par les tests de QI. Le haut potentiel intellectuel (HPI) est alors identifié chez les personnes présentant des capacités intellectuelles largement plus élevées que la moyenne, c’est-à-dire chez les 2% supérieurs au sein de la population générale (de la même façon que la déficience intellectuelle est définie comme les 2% inférieurs).

Les fortes capacités intellectuelles restent importantes dans les modèles modernes de douance, mais ceux-ci mettent également de l’avant l’aspect pluraliste de la douance. Certains cherchent à identifier des comportements doués ou talentueux dans des sphères de compétence autres qu’intellectuelle (ex. douance musicale, artistique, intrapersonnelle, scolaire, etc.), d’autres s’intéressent davantage aux manifestations associées à la douance (par exemple, un haut niveau d’engagement, une forte créativité) tandis que certains proposent d’identifier les manifestations précoces d’un potentiel de douance (ex. dans les jalons développementaux du jeune enfant) afin d’être en mesure d’offrir une stimulation qui favorise l’actualisation éventuelle du potentiel présumé. De plus, certains auteurs proposent d’identifier la douance à un seuil d’exceptionnalité moins marqué (ex. chez le 5 à 10% supérieur de la population, selon la définition choisie) alors que d’autres considèrent la douance à partir du moment où un individu donné réussit mieux que la moyenne au sein d’une seule des échelles du test d’intelligence (ex : indice visuospatial). Cet élargissement de la façon de concevoir la douance mène donc à une plus grande variabilité dans les pratiques ainsi qu’à un plus haut taux d’identification de la douance au sein de la population. En effet, les variations au niveau des critères d’identification retenus et au niveau du seuil de détection privilégié ont un impact direct sur le taux de prévalence qui tend à fluctuer de façon très importante (Bélanger et Gagner, 2006). Une définition pluraliste qui vise un seuil plus faible de capacités pourrait ainsi s’appliquer à une forte proportion de la population contrairement aux conceptions classiques plus centrées sur l’exception.

 

Lien avec l’éducation

La littérature sur la douance est directement liée au domaine de l’éducation puisque l’intérêt principal est d’être en mesure d’accompagner ces individus pour développer leur potentiel et leur talent. Les méthodes d’identification et l’approche pédagogique proposées devraient donc s’arrimer aux politiques et aux objectifs pédagogiques (NAGC, 2008). Par exemple, les critères d’identification pour l’admission à une classe musicale seront différents de ceux utilisés pour un programme à vocation scientifique.

Au Québec, le domaine pédagogique présente un certain retard par rapport à d’autres sociétés dans sa mobilisation face aux élèves doués. Cependant, le Ministère de l’Éducation a récemment publié un document sur la douance (2020) qui ouvre la voie à une évolution des pratiques et qui fait écho à la mobilisation grandissante dans le domaine de la recherche ainsi que chez la population en général. Des budgets ministériels sont aussi prévus afin de bonifier l’offre de programmes pédagogiques particuliers ayant pour objectif de développer les talents des élèves à haut potentiel. Des changements dans les pratiques sont donc attendus dans les prochaines années.

 

Mythes entourant la douance

L’absence d’une définition précise et consensuelle du concept de douance limite directement la progression des connaissances scientifiques sur le sujet, ce qui amène un certain degré de confusion dans les informations qui circulent. De plus, il existe de nombreux écrits sur la douance, mais une très faible proportion de ces écrits sont appuyés par des données probantes, soit issues de données de recherches valides et fiables. Ainsi, certaines idées ou conceptions véhiculées dans le domaine reposent sur des observations anecdotiques ou des impressions cliniques faites à partir d’échantillons comportant des biais plutôt que sur la base de faits reconnus scientifiquement.

Deux mythes circulent plus fréquemment de nos jours. Le premier concerne les traits de personnalité ou les traits de caractère associés à la douance (ex. esprit justicier, créativité, curiosité, anxiété, opposition, hypersensibilité, etc.). La littérature scientifique actuelle ne permet pas d’identifier des traits ni des qualités qui sont propres et spécifiques à la douance, d’autant que les traits parfois attribués à la douance se retrouvent très souvent chez des individus présentant des problématiques neurodéveloppementales. Pour en nommer que quelque uns, l’opposition est fréquente dans les tableaux de trouble déficitaire de l’attention/hyperactivité (TDAH) et de trouble d’opposition/provocation; la créativité est souvent remarquée chez les individus avec TDAH; l’hypersensibilité est fréquemment rencontrée chez les personnes anxieuses, tout comme elle se rencontre fréquemment dans les tableaux de TDAH, de trouble du spectre de l’autisme (TSA), de syndrome de Tourette (SGT). L’identification de la douance ne doit donc pas reposer sur ces aspects considérant le manque de spécificité.

En deuxième lieu, la douance est souvent présentée dans les médias et les réseaux sociaux comme étant la cause de problèmes comportementaux, psychoaffectifs ou sociaux. Or, les recherches empiriques indiquent, au contraire, que la douance intellectuelle constitue une force adaptative et un facteur de protection par rapport au fonctionnement d’un individu (p.ex: Rinn, 2018; Frances et al., 2015; Rommelse 2017; Neihart & Yeo, 2018). De façon générale, les individus qui présentent un HPI (sans troubles associés) réussissent très bien académiquement et sont globalement mieux adaptés socialement et psychologiquement que la population générale.

 

Qui sont les doués à risque?

Les chercheurs ciblent néanmoins des sous-groupes d’individus doués qui sont davantage à risque de présenter des difficultés. Premièrement, les individus hautement doués (très haut potentiel intellectuel – THPI : meilleur 0,1% ou 1/1000 de la population générale ou QI ≧ 145) présentent un décalage beaucoup plus marqué de leur fonctionnement et de leurs capacités par rapport aux autres membres de leur communauté que les individus légèrement doués qui se différencient moins fortement de la norme (2 à 10% supérieur de la population ou QI ≧ 120-130, selon la définition choisie). En effet, plus le QI augmente, plus se creuse l’écart entre l’individu et son milieu, lequel peut être vécu négativement sur le plan social (ex. avoir des intérêts différents), sur le plan scolaire ou professionnel (ex. un enfant de 1ère année qui maîtrise les notions mathématiques de 5e année) ou sur le plan psychologique (Frances et al., 2015 ; Gross, 2018 ; Rinn, 2018 ; Silverman, 2018). Chez les THPI, la douance est telle qu’elle est généralement évidente dès le bas âge.

Un autre groupe de personnes à risque de vivre des difficultés sont les individus qui présentent une problématique clinique qui se greffe à leur douance (p.ex. : trouble neurodéveloppemental et/ou de la santé mentale). Ces tableaux sont qualifiés de « doublement exceptionnel » et ils sont associés à différentes difficultés au niveau du fonctionnement quotidien. Ces personnes peuvent notamment présenter des profils très hétérogènes au niveau de leurs capacités cognitives, que l’on nomme dyssynchronie cognitive (de grandes forces dans certains domaines et des faiblesses dans d’autres), ce qui peut mener à une réussite très variable. Les difficultés vécues par ces personnes sont donc plus en lien avec le trouble associé ou à leurs faiblesses relatives qu’à la douance à proprement parler. Cependant, la manifestation de leur trouble sera largement modulée par les caractéristiques de la douance, d’où l’intérêt d’identifier les deux exceptionnalités lorsqu’elles coexistent.

 

Double exceptionnalité

On parle de double exceptionnalité (2E) lorsqu’un individu présente une douance dans un domaine de fonctionnement (p.ex. : douance intellectuelle) et qu’il présente aussi un trouble ou un handicap quelconque, tel qu’un trouble neurodéveloppemental (p.ex. : TDAH, TSA, SGT, etc.), une problématique chronique de santé mentale (p.ex. : bipolarité) ou un handicap organique (p.ex. handicap visuel). La reconnaissance de la double exceptionnalité est plus récente (depuis les années 90), si bien que les connaissances scientifiques sont encore limitées à ce sujet. La littérature existante s’est surtout intéressée à trois profils particuliers de double exceptionnalité, soit la douance avec : 1) TDAH; 2) trouble d’apprentissage; 3) TSA.

Nous savons ainsi que ces individus sont à risque de présenter des difficultés ou des dysfonctionnements, que ce soit au niveau de l’ajustement comportemental, émotif ou au niveau de leurs apprentissages scolaires, d’où l’importance de bien identifier la double exceptionnalité. Or, l’identification des personnes ayant ces traits est compliquée par le fait que la double exceptionnalité est souvent masquée (ex. le haut potentiel cache le trouble d’apprentissage, le trouble du comportement cache le haut potentiel ou encore le haut potentiel et le trouble se masquent mutuellement). L’expertise d’un professionnel qualifié est donc requise lors de l’évaluation dans ces contextes puisqu’une spécialité au niveau des problématiques associées à la douance est nécessaire. La visée de la démarche d’évaluation est alors d’identifier la problématique qui cause les difficultés et de comprendre de quelle façon le haut potentiel intellectuel de l’individu contribue à la manifestation de celles-ci. La compréhension de cette réalité (surtout en milieu scolaire) est essentielle au bon accompagnement d’un élève 2E. Les mesures d’aide qui seront proposées par la suite viseront à stimuler le développement et l’expression des forces particulières tout en soutenant et intervenant au niveau du trouble afin d’en minimiser les impacts (Foley-Nicpon et al., 2012; Reis, Baum et Burke 2014).

 

Quand consulter en neuropsychologie?

Une évaluation pour douance est indiquée lorsqu’il y a une décision pédagogique à prendre pour un élève. Par exemple, si les parents désirent obtenir une dérogation pour devancer l’âge d’admission à l’école (entrée précoce à 4 ans), lorsque les intervenants scolaires se questionnent sur la pertinence d’offrir des mesures d’enrichissement ou une accélération pédagogique (ex. saut de classe, accélération dans une matière, double inscription) ou pour orienter le choix par rapport aux écoles ou programmes pédagogiques à privilégier pour un élève (ex : programme de concentration en science, arts ou en sports). Bien sûr, la décision d’avoir recours à de telles mesures dépend non seulement des potentialités intellectuelles du jeune, mais également de son adaptation socioaffective, comportementale ainsi que son désir d’accélérer (lié à un besoin réel d’apprentissage et non secondaire à des pressions parentales ou contraintes environnementales par exemple).

Une autre raison importante de consulter est lorsqu’un doute est soulevé sur la présence d’un trouble neurodéveloppemental qui coexiste avec les fortes capacités de l’élève (ex. un TDAH, un trouble d’opposition, un trouble spécifique d’apprentissage, un TSA, etc.). Il est en effet important de pouvoir intervenir sur de telles problématiques en vue d’améliorer le fonctionnement et de permettre l’actualisation des potentialités de l’élève.

Dans tous les cas, la visée d’une évaluation ne devrait pas être de donner une étiquette à un individu (doué vs non doué; MÉES 2020), mais bien de qualifier son niveau de fonctionnement, de comprendre son profil de forces et de faiblesses relatives ainsi que les facteurs à prendre en considération pour guider les interventions (ex. traits de caractère, trouble associé, contexte familial ou social, ressources du milieu, etc.). La visée ultime est d’offrir les opportunités et les outils nécessaires pour que l’individu puisse s’engager et persévérer dans son processus personnel de développement et d’actualisation de son plein potentiel, afin de favoriser son bien-être ainsi que son adaptation optimale dans tous ses milieux de vie.

 

Auteures

Julie Duval

Dre Julie Duval est neuropsychologue. Sa formation doctorale en recherche a porté sur le développement des capacités intellectuelles chez les personnes cérébrolésées. Sa pratique clinique a été partagée entre le réseau privé et public auprès d’enfants ayant des troubles neurodéveloppementaux. Au CIME depuis plus de quinze ans et au CSSP depuis peu, elle dédie surtout sa pratique à l’évaluation d’élèves en difficulté d’apprentissage ou du comportement.

Marie-Josée Caron

Dre Marie-Josée Caron, PhD est neuropsychologue pédiatrique depuis une quinzaine d’années et œuvre auprès d’enfants et adolescents qui présentent diverses problématiques neurodéveloppementales et/ou de la santé mentale. Elle dispose d’une expertise particulière en douance et en double exceptionnalité (profil cognitif complexe associant douance et trouble). Elle est fondatrice de la clinique Neuropsy Enfant où elle agit à titre de neuropsychologue et de superviseure clinique.

 

Bibliographie

Bélanger J, Gagné F (2006). Estimating the size of the gifted/talented population from multiple identification criteria. Journal for the Education of the Gifted. Vol. 30(2), 131-163.

Foley-Nicpon M, Rickels H, Assouline S, Richards A (2012). Self-Esteem and Self-Concept Examination Among Gifted Students With ADHD. Journal for the Education of the Gifted. 35, 220-240.

Frances R, Hawes DJ, Abbott M (2015). Intellectual giftedness and psychology in children and adolescents: A systematic literature review. Exceptional Children, 82, 279-302.

Gagné F (2020). Differentiating giftedness from talent. Routledge

Gross MU (2018). Highly gifted students. Dans Callahan CM, Hertberg-Davis HL. Fundamentals of gifted education: considering multiple perspectives. (2nd Edition, p. 429-440). Routledge.

Ministère de l’éducation et de l’enseignement supérieur (2020). Agir pour favoriser la réussite éducative des élèves doués.

NAGC (2008). Position statement. The role of assessments in the identification of gifted students. www.nagc.org

Neihart, M., & Yeo, L. S. (2018). Psychological issues unique to the gifted student. Dans Pfeiffer SI, Shaunessy-Dedrick E, Foley-Nicpon M (Eds). APA Handbook of Giftedness and Talent (p. 497–510). American Psychological Association.

Reis SM, Baum SM, Burke E (2014). An operational definition of twice-exceptional learners: implications and applications. Gifted Child Quarterly, Vo. 58(3), 217-230.

Renzuli JS (2012). Reexamining the role of gifted education and talent development for the 21st century: A four-part theoretical approach. Gifted Child Quarterly, 56(3) 150-159.

Rinn AN (2018). Social and emotional considerations for gifted students. Dans Pfeiffer SI, Shaunessy-Dedrick E, Foley-Nicpon M (Eds). APA Handbook of Giftedness and Talent, (pp. 453-464). America Psychological Association.

Rommelse N, Anthshel K, Smeets S, et al. (2017). High intelligence and the risk of ADHD and other psychopathology. The British Journal of Psychiatry, 211, 359-364.

Silverman LK (2018). Assessment of giftedness. Dans Pfeiffer IS (Ed.). Handbook of giftedness in children: Psychoeducation theory, research, and best practices (2nd Edition, p. 183-207). Springer

Sternberg RJ, Davidson JE (2005). Conceptions of giftedness (2nd ed.). New York: Cambridge University Press.