Le rôle des neuropsychologues dans l’évaluation et la gestion des commotions cérébrales liées au sport

 

Auteurs: Julie Bolduc-Teasdale, Simon Charbonneau, Jean-Pierre Chartrand, Sébastien Collard, Louis De Beaumont, Dave Ellemberg, Sylvain Miljours

 

Les traumatismes craniocérébraux légers liés à la pratique sportive, aussi appelés commotions cérébrales, ont bénéficié d’une visibilité médiatique croissante au cours des dernières années. Cet enjeu de santé est particulièrement important en cas de récidives lorsque subsistent des débalancements neurobiologiques associés à une commotion cérébrale antérieure. Les risques encourus lors d’un retour hâtif à la compétition rendent les athlètes davantage vulnérables aux effets catastrophiques d’une seconde blessure (Cantu, 1998). 

Au Québec, le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) a annoncé le 30 janvier 2014 la création d’un groupe de travail chargé de présenter des recommandations pour la prévention, la détection et le suivi des commotions cérébrales. Ce groupe, présidé par un neuropsychologue, est accueilli favorablement par les neuropsychologues. Soulignons que ces derniers sont à l’origine de plusieurs contributions ayant permis de mieux comprendre le phénomène des commotions cérébrales, et ce, tant sur le plan de la recherche que sur celui de la pratique clinique (Echemendia et coll., 2012). La réserve de l’activité d’évaluation des troubles neuropsychologiques, en vigueur depuis septembre 2012, reconnaît la nature spécifique de ce type d’évaluation et le haut degré de risque si elle n’est pas effectuée par un professionnel habilité. Dans ce contexte, l’Association québécoise des neuropsychologues (AQNP) a réuni plusieurs professionnels en neuropsychologie – chercheurs et cliniciens – afin de formuler une prise de position officielle concernant le rôle et les spécificités des neuropsychologues dans l’évaluation et la gestion des commotions cérébrales liées aux sports. Le présent article propose un bref historique de l’apport de la neuropsychologie à cette problématique ainsi que les enjeux qui y sont reliés. Par la suite, nous préciserons le rôle des neuropsychologues ainsi que les contextes qui peuvent mener à une évaluation formelle des troubles neuropsychologiques.

Perspective historique

À une époque où l’on croyait que les impacts des commotions cérébrales étaient sans conséquence, les études menées par les neuropsychologues ont permis de mettre en lumière des atteintes cognitives et comportementales causées par ce type de trauma. Au début des années 1980, Jeffrey Barth fut l’un des premiers à évaluer un grand nombre d’athlètes universitaires dans les jours suivant leur commotion cérébrale, ce qui a permis de mettre en évidence des troubles attentionnels, mnésiques et exécutifs (Barth et coll., 1983, 1989). Dans certains cas, ces déficits se prolongeaient plusieurs mois après l’impact. Ces résultats sont compatibles avec ceux de Michael McCrea, qui, de 1999 à 2001, a évalué 1631 joueurs universitaires de football (McCrea et coll., 2005). Le suivi en neuropsychologie au sein des ligues professionnelles a quant à lui été introduit à la fin des années 1980, notamment par Mark Lovell et David Darby.

Les chercheurs québécois en neuropsychologie ont aussi contribué à l’avancement des connaissances dans ce domaine. Ils ont été parmi les premiers à identifier les altérations neurométaboliques et neuroélectriques causées par la commotion cérébrale (Dupuis et coll., 2000; Chen et coll., 2004) et à étudier cette problématique chez les femmes (Ellemberg et coll., 2007), les enfants (Baillargeon et coll., 2012) et les athlètes retraités (De Beaumont et coll., 2009). Ces découvertes ont permis de sensibiliser la population à cette problématique en plus de rendre possible la pratique fondée sur les données probantes.

Le rôle du neuropsychologue dans la prise en charge des commotions cérébrales

Plusieurs instances au Québec reconnaissent les compétences des neuropsychologues dans l’évaluation des séquelles d’une commotion cérébrale. Par exemple, un jugement de la Cour supérieure datant du 16 avril 1998 a établi que seuls les neuropsychologues et les psychiatres sont habilités à évaluer les conséquences d’une commotion cérébrale en vertu du Règlement sur les atteintes permanentes (Décret 1921-89 du 13/12/89, 121 G.O. II 6299). Notons également que l’expertise des neuropsychologues est souvent la première à être sollicitée par les médias québécois et que le MELS a choisi un neuropsychologue pour présider son groupe de travail sur les commotions cérébrales dans le sport. Étant donné la nature cognitive et comportementale des atteintes associées aux commotions cérébrales, il est souvent nécessaire d’avoir recours à l’expertise scientifique et clinique des neuropsychologues.

À la suite d’une commotion cérébrale liée au sport, le premier rôle du neuropsychologue est d’évaluer l’intégrité des fonctions cognitives et de préciser l’origine des symptômes décrits en tenant compte de l’histoire de la blessure et de l’individu atteint. Dans le cadre de son évaluation, le neuropsychologue sera également appelé à effectuer une démarche de diagnostic différentiel en fonction des symptômes rapportés ainsi que des résultats obtenus aux tests neuropsychologiques. Ces derniers sont d’ailleurs reconnus comme étant plus sensibles aux altérations cognitives subtiles engendrées par les commotions cérébrales que l’imagerie médicale et l’examen clinique (Harmon et coll., 2013).

Les résultats de l’évaluation neuropsychologique permettent de 1) renseigner l’athlète à propos des risques encourus lors d’un éventuel retour aux activités sportives comportant des risques de commotion cérébrale; 2) le guider et l’accompagner dans la compréhension et la gestion des symptômes post-commotionnels persistants ou lors du deuil associé à une mise à la retraite prématurée; 3) le guider dans l’élaboration d’un plan sain et sécuritaire de retour à la vie active, incluant notamment les balises entourant la reprise des activités scolaires, professionnelles et sportives.

En plus de collaborer avec l’entourage de l’athlète, le neuropsychologue pourra également être appelé à travailler en équipe interdisciplinaire. Cette concertation permet de maximiser l’effet des interventions et d’ordonner leur séquence en tenant compte des facteurs impliqués dans le maintien des symptômes.

Lorsque les symptômes d’une commotion cérébrale persistent, le neuropsychologue est le seul détenteur de l’expertise et des compétences requises pour définir et superviser un programme de réadaptation des fonctions cognitives. Bien que plusieurs techniques soient actuellement offertes pour ce type de réadaptation, la majorité d’entre elles demeurent à être validées scientifiquement. 

Quand doit-on avoir recours à une évaluation neuropsychologique complète ?

Une évaluation complète est indiquée lorsque les symptômes persistent au-delà de la période de récupération naturelle, soit plus de deux semaines suivant l’impact (McCrory et coll., 2013), et que l’athlète présente un ou plusieurs des facteurs de vulnérabilité énumérés. Les données scientifiques les plus robustes mettent principalement en cause les troubles d’attention avec hyperactivité (TDAH) (Collins et coll., 1999), les antécédents de dépression et d’anxiété (Moore, Terryberry-Spohr et Hope, 2006), les maux de tête prémorbides (Mihalik et coll., 2005), ainsi que les antécédents de commotions cérébrales (Guskiewicz et coll., 2003) comme principaux facteurs interférant avec le rétablissement des commotionnés.

L’évaluation neuropsychologique en présaison n’est pertinente que chez les athlètes présentant ces mêmes facteurs de vulnérabilité. Celleci permet d’obtenir un portrait du fonctionnement cognitif avant de commencer la pratique d’un sport à risque de chutes ou de contacts. Pour la majorité des athlètes, le neuropsychologue pourra directement évaluer les atteintes cognitives advenant une commotion cérébrale. Notons par ailleurs que l’utilité de tester de larges groupes de joueurs en présaison n’a pas été démontrée (Echemendia et coll., 2013).

Finalement, mentionnons que des tests informatisés, qui prétendent mesurer des fonctions cognitives, ont été conçus pour établir la présence de séquelles à la suite d’une commotion cérébrale, et ce, afin de préciser si l’athlète peut effectuer un retour en classe ou au jeu. Ces tests sont parfois utilisés par d’autres professionnels que les neuropsychologues, ce qui n’est pas recommandé (Echemendia, Herring et Bailes, 2009). En effet, les lacunes sur le plan de la validité de ces tests ont été mises en lumière depuis plusieurs années et elles doivent être prises en compte dans l’interprétation des résultats obtenus avec ces outils. Ces tests sont très sommaires et ne devraient jamais être utilisés pour remplacer une évaluation neuropsychologique détaillée lorsque des séquelles sont suspectées et lorsqu’une décision à l’égard de la reprise d’un sport à risque est en jeu (Echemendia et coll., 2013).

Conclusion

Les commotions cérébrales constituent un enjeu de santé publique important compte tenu des séquelles associées à la répétition de ce type de blessure et du nombre croissant d’adeptes de sports à risques. L’AQNP est d’avis que les neuropsychologues ont un rôle crucial à jouer dans l’évaluation et la gestion des commotions céré- brales. À la suite d’un diagnostic médical, ceux-ci peuvent autoriser et guider le retour au jeu. Chez les individus dont les symptômes perdurent au-delà de la période typique de récupération, les neuropsychologues peuvent fournir un accompagnement pour la reprise des activités scolaires et professionnelles. Cette position correspond à celle de l’Académie américaine de neuropsychologie clinique, du Bureau américain des neuropsychologues professionnels, de la Division 40 (neuropsychologie) de l’Association américaine de psychologie et de l’Académie américaine de neuropsychologie.

Les auteurs tiennent à remercier François Crépeau, Nadia Gosselin, Michelle McKerral, Marie-Julie Potvin, Alain Ptito et Alessandra Schiavetto pour leurs précieux commentaires.

Cet article a initialement été publié dans l’édition septembre 2014 de Psychologie Québec, volume 31 numéro 5. Il est reproduit dans son intégralité avec la permission de la revue.