Plomb dans l’eau des écoles de Montréal: nos enfants en danger?

Plomb dans l’eau des écoles de Montréal : nos enfants en danger ?

Il y a du plomb dans l’eau potable des écoles de Montréal !

Un récent rapport de l’Institut National de Santé Publique du Québec (INSPQ) s’est penché sur les concentrations de plomb contenues dans l’eau potable de certaines écoles et garderies à Montréal. Suite à ce rapport, une enquête a été menée afin d’analyser l’eau des fontaines de 24 écoles primaires montréalaises. Résultat, 4 d’entre elles présentaient des taux de plomb supérieurs aux normes québécoises (à savoir 10 microgrammes de plomb par litre d’eau) : l’une d’entre elles atteignant même les 37 microgrammes, soit plus de 7 fois la norme fédérale. Doit-on s’inquiéter pour nos enfants ? Voici ce qu’en dit la science.

Des valeurs de référence

La plupart des gouvernements occidentaux s’entendent sur un certain seuil à ne pas franchir à l’égard de la concentration de plomb dans le sang. Pourtant, le plomb est considéré par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) comme un contaminant « sans seuil », c’est-à-dire qu’il n’a pas été possible, à ce jour, de définir un niveau de contamination sans effet.

Toutefois, et bien heureusement, aucun cas d’intoxication aiguë n’a été rapporté au Québec. Et à de faibles doses, le plomb est invisible et inodore. On peut donc légitimement s’interroger sur les effets potentiels d’une telle contamination : même à faible dose, le plomb a-t-il un impact sur la santé, en particulier celle des enfants ?

D’où vient le plomb et comment est-il absorbé par le corps ?

Le plomb se trouve naturellement dans notre environnement, mais d’autres sources de contamination peuvent nous affecter, comme la pollution ou l’activité industrielle. On peut, entre autres, retrouver du plomb dans la peinture des anciens bâtiments, les vieilles canalisations, certains bijoux ou encore la fumée de cigarette.

Le plomb peut donc être inhalé (p. ex. via les particules de poussière) ou ingéré (p. ex. via l’eau consommée ou les jouets portés à la bouche). Le plomb inhalé est plus facilement absorbé que le plomb ingéré, et cette absorption est plus importante chez les personnes carencées en fer et en calcium. De plus, on observe que les enfants absorbent mieux le plomb ingéré que les adultes (40 à 50% pour un enfant contre 5 à 10% pour un adulte) et cette différence serait dû au développement du système gastrique des enfants (Weis & LaVelle 1991 ; Hanna-Attisha et al., 2016). Une fois dans le sang, le corps met entre 216 et 240 jours pour éliminer le plomb. Près de 90% est excrété par l’urine ou les fèces (Abadin et al., 2019). On en évacue aussi via la salive, la sueur, les cheveux ou les ongles. Cependant, une partie du plomb se stocke dans les os, et peut y demeurer durant près de 30 ans. Ces stocks dans le squelette ne produisent pas d’effet toxique en soi, mais sont libérés passivement dans le sang avec le temps et lors d’évènements ou de situations facilitantes (p. ex. grossesse, fracture, ostéoporose, etc.).

Même si le sang ne transporte qu’une fraction de la charge corporelle en plomb, celui-ci véhicule le métal toxique à travers le corps jusqu’à atteindre nos organes, parmi lesquels notre cerveau. Pour cette raison, les enfants sont tout particulièrement vulnérables à l’exposition au plomb : leur cerveau en plein développement est plus fragile que celui des adultes et nécessite un équilibre biochimique bien précis (Grandjean et Landrigan, 2006).

Les effets du plomb sur le cerveau

Même en dessous des normes gouvernementales, le plomb est associé à plusieurs effets néfastes chez l’être humain. À de petites doses, le plomb peut être associé à des symptômes du déficit de l’attention avec hyperactivité (TDA/H) (Polanska et al., 2013). On peut aussi observer chez les personnes exposées à de faibles doses de plomb des scores plus bas aux tests de quotient intellectuel (Mason et al., 2004), une immaturité du système visuel (Nascimento et al., 2014), une baisse de la dextérité (Ris et al., 2004), ainsi que des troubles de concentration et de mémoire (Torrente et al., 2015 ; Jedrychowski et al., 2008). Concrètement, ces associations pourraient se traduire par de moins bons résultats scolaires chez les enfants exposés régulièrement (Lanphear et al., 2008).

L’exposition chronique au plomb durant l’enfance serait aussi liée à un plus grand risque de comportements violents à l’adolescence (Carpenter & Nevin 2010, Olympio et al. 2010) et de comportements criminels à l’âge adulte (Wright et al., 2008). De son côté, Hwang (2007) associe le plomb à une diminution de la sérotonine, un des neurotransmetteurs impliqués dans la communication entre les neurones, ce qui pourrait avoir une incidence sur la présence de symptômes de dépression et d’anxiété.

D’un point de vue anatomique, on peut observer, grâce à des techniques d’imagerie cérébrale, une diminution du volume de la matière grise dans le cerveau d’individus exposés au plomb pendant l’enfance (Cecil et al., 2008). Les régions responsables des fonctions exécutives, de la prise de décisions et de la gestion des émotions seraient les plus atteintes en raison de la toxicité du plomb qui peut provoquer la mort prématurée de cellules du cerveau (Flora et al., 2012; Sharifi et al., 2002).

Ces constats peuvent sembler préoccupants, mais il importe de noter que la science n’est pas unanime face aux effets de l’exposition au plomb. En effet, certaines études n’ont pas trouvé d’associations significatives entre l’exposition au plomb et le quotient intellectuel (Taylor et al., 2017) ou encore la présence de symptômes liés au TDA/H (Forns et al., 2014). Une panoplie de facteurs sont à prendre en considération dans l’association à une telle exposition et les effets précédemment cités. Parmi ceux-ci, on compte notamment le faible statut socio-économique, lié à de plus grandes expositions au plomb ainsi qu’à une moins bonne performance scolaire et à un plus haut de risque de criminalité. Le moment de l’exposition (avant ou après la naissance), sa durée, les us et coutumes culturels et l’apport alimentaire en nutriments sont d’autres facteurs qui pourraient jouer un rôle dans le lien entre l’exposition chronique au plomb et les effets sur le cerveau.

Dans tous les cas, grâce à la recherche scientifique et à la bonne volonté des gouvernements, les taux de plomb ont remarquablement diminué en Occident depuis le début du siècle. Il est dorénavant interdit de produire de la peinture à base de plomb, et l’usage du plomb dans les canalisations est réglementé depuis les années 80. Toutefois, on estime que 1 à 2 % des enfants de la région de Montréal souffrent encore d’une surexposition au plomb, alors que cette situation pourrait être évitée.

Verdict : doit-on s’inquiéter ou pas ?

Bonne nouvelle : l’eau potable de Montréal n’est pas contaminée à sa source. Ce sont les vieilles canalisations qui en sont responsables : malgré la réglementation, les bâtiments antérieurs aux années 80 sont encore susceptibles d’être reliés à des points de service en plomb ou de posséder eux-mêmes une tuyauterie à base de plomb. Dans ces cas, la stagnation de l’eau ainsi que son acidité pourraient dissoudre le plomb présent dans les canalisations qui se retrouve ainsi dans l’eau potable du robinet.

Vous pouvez consulter le site internet de la Ville de Montréal, où vous trouverez une carte des entrées de service en plomb. Vous pourriez également faire tester votre eau en envoyant un échantillon à un laboratoire agréé. Si votre habitation est à risque, vous pouvez installer un filtre sur vos robinets, ou encore utiliser un pichet filtrant. Pensez à nettoyer de temps en temps le tamis du robinet et à laisser couler chaque matin l’eau pendant quelques minutes avant de l’utiliser. De plus, n’utilisez que de l’eau froide pour cuisiner, car, le plomb des tuyaux se dissout plus facilement à la chaleur. Notez qu’il est inutile de faire bouillir l’eau : le plomb ne s’évapore pas. Quant aux écoles, le gouvernement québécois a annoncé qu’il allait procéder à de nouvelles analyses en 2020 et les tuyauteries seront changées si le taux de plomb dépasse les 5 microgrammes par litre. En attendant, votre enfant peut apporter sa propre bouteille d’eau réutilisable préalablement remplie à la maison !

Bibliographie

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Carpenter, D. O., & Nevin, R. (2010). Environmental causes of violence. Physiology & behavior, 99(2), 260-268.

Cecil, K. M., Brubaker, C. J., Adler, C. M., Dietrich, K. N., Altaye, M., Egelhoff, J. C., … & Lanphear, B. P. (2008). Decreased brain volume in adults with childhood lead exposure. PLoS medicine, 5(5).

Nascimento, S. N. D., Charão, M. F., Moro, A. M., Roehrs, M., Paniz, C., Baierle, M., … & Ávila, D. S. (2014). Evaluation of toxic metals and essential elements in children with learning disabilities from a rural area of southern Brazil. International journal of environmental research and public health, 11(10), 10806-10823.

Flora, G., Gupta, D., & Tiwari, A. (2012). Toxicity of lead: a review with recent updates. Interdisciplinary toxicology, 5(2), 47-58.

Forns, J., Fort, M., Casas, M., Cáceres, A., Guxens, M., Gascon, M., … & Sunyer, J. (2014). Exposure to metals during pregnancy and neuropsychological development at the age of 4 years. Neurotoxicology, 40, 16-22.

Grandjean, P., & Landrigan, P. J. (2006). Developmental neurotoxicity of industrial chemicals. The Lancet, 368(9553), 2167-2178.

Hanna-Attisha, M., LaChance, J., Sadler, R. C., & Champney Schnepp, A. (2016). Elevated blood lead levels in children associated with the Flint drinking water crisis: a spatial analysis of risk and public health response. American journal of public health, 106(2), 283-290.

Hwang, L. (2007). Environmental stressors and violence: lead and polychlorinated biphenyls. Reviews on environmental health, 22(4), 313-328.

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Jedrychowski, W., Perera, F., Jankowski, J., Rauh, V., Flak, E., Caldwell, K. L., … & Lisowska-Miszczyk, I. (2008). Prenatal low-level lead exposure and developmental delay of infants at age 6 months (Krakow inner city study). International journal of hygiene and environmental health, 211(3-4), 345-351.

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Mason, L. H., Harp, J. P., & Han, D. Y. (2014). Pb neurotoxicity: neuropsychological effects of lead toxicity. BioMed research international, 2014.

Olympio, K. P., Oliveira, P. V., Naozuka, J., Cardoso, M. R., Marques, A. F., Günther, W. M., & Bechara, E. J. (2010). Surface dental enamel lead levels and antisocial behavior in Brazilian adolescents. Neurotoxicology and Teratology, 32(2), 273-279.

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Jobin, M. (2019, 28 octobre). Le plan québécois pour mesurer le plomb dans l’eau des écoles. Radio Canada International. https://www.rcinet.ca/fr/2019/10/28/directives-plomb-eau-ecoles-quebec/

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Wright, J. P., Dietrich, K. N., Ris, M. D., Hornung, R. W., Wessel, S. D., Lanphear, B. P., … & Rae, M. N. (2008). Association of prenatal and childhood blood lead concentrations with criminal arrests in early adulthood. PLoS medicine, 5(5).

À propos des auteurs

Avril Gagnon-Chauvin

Avril Gagnon-Chauvin (B.Sc.) est actuellement candidate au PhD en neuropsychologie à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) sous la supervision de Dr. Dave Saint-Amour. Dans le cadre de ses études, elle s’intéresse principalement aux effets de l’exposition pré- et postnatale aux contaminants environnementaux sur le développement cognitif, sensoriel et comportemental des enfants et des adolescents. Sa thèse doctorale porte plus particulièrement sur les associations entre l’exposition chronique au plomb, au méthylmercure et aux biphényls polychlorés et circuit de la récompense auprès d’une cohorte d’adolescents inuits du Nunavik.

Rebecca Razafindrasata

Rebecca Razafindrasata est étudiante au baccalauréat de psychologie à l'Université du Québec à Montréal (UQÀM), et écrit actuellement une thèse de spécialisation sous la supervision du Dr. Dave Saint-Amour. Ses recherches portent sur l'altération volumétrique du striatum en lien avec l'exposition chronique aux contaminants environnementaux (le plomb, le méthylmercure, et les biphényles polychlorés).

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